Un artiste s’en va, la mémoire revient…

Jean Rochefort nous a quittés. On ressent le besoin de réagir, d’en parler, de vérifier que nous sommes tous touchés, proches ou pas. Du coup, la mémoire prend le dessus : attendris par les souvenirs, nous nous sentons tout de même amoindris. Mais pourquoi ?

Pourquoi un homme absolument absent de nos connaissances personnelles peut-il nous atteindre autant par son départ ? Quel deuil faisons-nous vraiment à travers l’émotion collective ? Quelle place notre culture cinématographique et notre culture tout court tiennent-elles dans notre mémoire affective pour provoquer un tel chamboulement, personnel comme médiatique ? Sommes-nous ridicules en le pleurant, en exhibant notre tristesse, chez soi comme sur les réseaux sociaux ?

Autant de questions qui me viennent à l’esprit et n’allègent en rien mon chagrin de cinéphile.

Quand un grand artiste, une grande artiste, s’en va…

On l’aimait ou on ne l’aimait pas. Cependant, il ou elle tenait une place dite « à part » dans le paysage audiovisuel, médiatique, culturel, cinématographique, musical. Son départ fait l’objet de gros titres. De flash infos. Ces dernières années, nous avons souvent eu affaire à ces tristes actualités. Enfin, c’est-à-dire que plus on prend de l’âge, plus on y prend garde. Parce qu’on les connaît bien, ces « vieux de la vieille ». En l’occurrence, Jean Rochefort avait dépassé les quatre-vingts ans. Cela n’entame en rien l’émotion collective à l’annonce de leur départ pour d’autres lumières. Au contraire. On a eu le temps de les apprécier. De les voir changer. « Il a vieilli, non ? » Quoiqu’il en soit, l’âge venant, on a pu voir transparaitre l’homme ou la femme derrière la vedette. Parfois à son grand détriment.

Concernant Monsieur Rochefort, c’était à son grand avantage.

Le comédien et l’être humain

Quel que soit l’angle de vue adopté dans les publications rendant hommage à ce grand acteur, on insiste sur son authenticité de comédien et ses qualités humaines. Avec d’autres, il a réussi à donner à un cinéma dit « populaire » une teneur et une portée dépassant le simple divertissement. Toujours élégant, jamais hautain. Toujours sincère, jamais dans le pathos. L’amitié, avec la série des films de Yves Robert, l’amour – souvenez-vous de son joli duo avec Miou-Miou dans le Bal des Casse-pieds – la critique historique de la société, la rencontre avec les grands parmi les grands – inoubliable  Don Quichote au tournage maudit. On n’en finirait jamais, et les nécrologies ne sont jamais exhaustives. D’ailleurs, pour parler de lui, qui mieux que lui-même ? Et en baskets !

Voilà en substance une première explication au fait que Monsieur Jean Rochefort en nous quittant ait eu un tel impact sur nous et dans les médias.

Quand la mémoire culturelle rejoint la mémoire affective

En voilà un qui fait l’unanimité, d’abord par sa personnalité si riche et intéressante, mais aussi par sa capacité à être entré dans nos existences, simplement, bellement, gentiment. Avec ou sans moustache. Pour notre grand plaisir de cinéphile et d’êtres humains dotés de sensibilité. Voilà une deuxième raison, et non des moindres, à l’emballement médiatique et intime autour de son décès.

Retour sur un deuil à la fois collectif et personnel

Tout commence par la façon dont on l’a appris. C’est souvent par la télévision ou la radio, également internet. Parfois, cela vient par une autre voie. Pour Monsieur Rochefort, c’est un sms de ma sœur qui m’a annoncé la nouvelle. Cela en soi annonce sa répercussion à venir. En effet, si l’un de vos proches ressent le besoin et l’urgence de vous alerter, c’est qu’il sait que cela vous touchera. Il vous connait bien. Encore plus significatif, nous avons les mêmes souvenirs d’enfance. Nos émotions se rejoignent à distance devant l’écran, quand un film nous évoque le jingle mythique de Ciné-dimanche. Cela veut dire que demain c’est lundi, on retourne en classe… Mais aussi que, ouf ! Il y a un bon film ce soir ! On va travailler maman au corps pour pouvoir le regarder. « Il faudra être prêtes tôt, les filles, douchées et les devoirs faits ! » Et si tout est respecté, on pourra se régaler devant Pierre Richard et Gérard Depardieu, Belmondo… Ou le regretté Jean Rochefort. En France, si on aime le cinéma, on adore nos acteurs. A nos préférés, on pardonne même leurs navets ! Enfin, pour Monsieur Rochefort, je ne crois pas en connaître.

Clap de fin

Comme c’est étrange, je n’avais jamais pensé qu’il partirait. A chaque fois, quand un grand acteur, une grande actrice s’en va, c’est la même surprise. L’habitude de les visionner à volonté nous donnerait-elle une impression d’éternité ? Quelle couleur auront ses films, drôles ou tristes, à présent qu’ils lui survivent ? Que devient notre enfance quand ceux qui l’ont égayée s’en vont ? On remarque, à part : « Tiens, il avait l’âge de mon oncle, ou de ma grand-mère… » On fait le lien avec ceux qui nous sont proches et nous quitteront eux aussi un jour. Leur départ nous rapproche de notre propre finitude. Heureusement, souvent, il ont eu la bonne idée de raconter leur vie et leurs souvenirs. Comme Jean Rochefort, avec son livre biographique Ce Genre de Choses. On peut les retrouver à notre chevet, sur une couverture de livre, entre les pages… Leur mémoire leur survit, à travers leur récit. On sourira, parfois on larmoiera à la lecture de leur récit. Cette connaissance plus fine donne à leurs œuvres plus d’impact encore. A nos sentiments plus de valeur également.

Les larmes ne sont jamais vaines…

Oui, nous avons le droit de les pleurer, car ces hommes et ces femmes, par la pratique de leur art, prennent volontairement une place dans nos vies. Ils nous ont rassurés quand nous avions peur, nous ont consolés quand nous étions tristes, nous ont changé les idées quand nous broyions du noir. Des vedettes de la stature de Monsieur Rochefort  en ont également profité pour nous apporter du beau, du vrai et de l’intelligent. Ce sont aussi des monuments partagés entre les générations. Quelle belle surprise quand un jeune dit, en le voyant : « Ah, je l’aimais bien lui ! ».

Et puis regarder ensemble ces films qui ne vieilliront jamais. Rire et pleurer ensemble pour les ressusciter et leur rendre hommage.

Il n’est pas ridicule de les aimer sans les connaître « en vrai ». Pas interdit d’avoir chacun sa mémoire d’un artiste et de son œuvre. Mais il est essentiel de le partager.

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