Raconter sa vie et l’écrire : pourquoi ?

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Peu de gens savent quel intérêt il y a à raconter sa vie. En même temps, la télévision passe son temps à le marteler. « M. Dupont est un homme sans histoire… ». S’il y a une phrase qui m’agace au plus haut point, c’est bien celle-ci. On l’entend en général dans les reportages ou les documentaires relatant des affaires judiciaires marquantes. On pense ce que l’on veut de ces émissions, de qualité très inégale. Mais cette phrase a le don de me hérisser le poil. Parce que cela n’existe pas, tout simplement. Tout le monde serait donc heureux, penserait Simone de Beauvoir ? Je ne sais pas, néanmoins, tout le monde a une histoire. Chacun d’entre nous a quelque chose à raconter. Et devrait le faire pour beaucoup de raisons. En voici quelques-unes.

Se délecter de son récit

Se plonger dans ses souvenirs et les confier à une personne pour qu’elle les couche sur le papier peut rapidement devenir une vraie source de joie. Les personnes avec lesquelles je travaille le montrent et l’expriment assez souvent pour que je puisse l’affirmer. C’est parfois un détail de leur maison d’enfance ou bien une anecdote qu’ils croyaient avoir oubliée leur revient et les fait sourire. Cela peut être une façon de faire, de s’habiller, une manie d’une personne qu’elles aiment ou qu’elles ont aimée.  Avantage non négligeable, une fois écrite, cette mémoire du vécu devient palpable et on peut la retrouver à loisir, comme une vieille amie qui nous attendrait toujours pour un brin de causette. Les écrits restent.

la-joie-de-raconter-ses-souvenirsRetrouver sa mémoire affective

« C’est drôle, je ne me souvenais plus que mon père faisait ça tous les matins. Maintenant, j’ai même le parfum de ce qu’il mettait dans son café qui me revient parfois… » Et le souvenir reprend vie. Il redonne le sourire. Même s’il y a un peu de tristesse dans ces émotions, elles sont heureuses.  Cela peut faire avancer un travail de deuil, de manière plus juste, moins douloureuse. Ou susciter des retrouvailles. Parfois réelles, car on peut avoir envie de reprendre contact avec quelqu’un malgré le temps passé.

Par cette démarche, on fait également des liens avec sa vie présente. Les actes d’hier ont un impact sur ceux d’aujourd’hui. Il est intéressant de retrouver les causes de ce que l’on fait ou de ce que l’on est. Dans nos gestes de la vie quotidienne comme dans notre moi profond. Pour savoir qui l’on est ou tout simplement se (re)construire.

De la nécessité de se réapproprier sa vie

Sans tomber dans une analyse freudienne dont je serais bien incapable, j’ai pu constater, dans ma propre expérience et celle des autres l’effet libérateur du récit de vie.

Se réapproprier sa vie, c’est aussi prendre conscience de ce qui ne nous appartient pas et pourtant, nous colle à la peau. Les souvenirs, si on ne s’y arrête pas sérieusement, peuvent être trompeurs. Lors d’un doute à propos de l’un d’eux, la démarche du récit de vie pousse à aller au-delà et à se renseigner auprès des autres, à enquêter même, afin de recouper les choses. Cela permet de connaître, sinon la vérité, du moins ce qui s’en approche le plus : une plus juste appréciation d’un événement.

Communiquer différemment avec son entourage

Dans cette optique, on constate également que la démarche biographique, loin d’être uniquement centrée sur soi, permet de se rapprocher des autres et d’enfin parler de choses importantes. Et éventuellement, de crever des abcès douloureux ? Quoiqu’il en soit, retrouver de l’assurance dans ses souvenirs contribue à fonder une certaine assurance dans sa propre existence et sa relation aux autres. Le sac de nœuds de notre mental s’allège de quelques entrelacs qui finalement, n’avaient rien à faire, ni dans notre conscient, ni dans notre subconscient. Seul le temps les avaient mis dans un brouillard déroutant, dispersé enfin par la clarté des échanges du narrateur avec les autres et avec son biographe. La biographie n’est pas une psychothérapie. Mais elle peut contribuer à rendre plus efficace une démarche de soins. Tout comme les médecines douces : elles ne soignent pas tout, mais elles se révèlent des soutiens éclairants dans le cheminement thérapeutique.

Mieux se connaître, mieux se faire connaître… Et mieux se reconnaître !

Parler de soi, raconter sa vie. C’est très compliqué pour beaucoup d’entre nous. Et surtout à ses proches ! A part dans des situations bien précises, on ne fait qu’effleurer les choses. Il n’est souvent pas nécessaire d’en faire plus. Du moins est-ce ce Raconter-sa-vie-cest-renouer-avec-les-siensque l’on croit. Néanmoins, lorsque l’on raconte son enfance ou ses expériences, on parle aussi des autres : de sa famille, de ses amis, de l’histoire de chacun de ceux qui ont croisé note route. A ce propos, je voudrais vous raconter deux anecdotes personnelles. Puisque mon métier est de faire raconter leur vie aux autres, autant que je montre l’exemple.

La première est assez récente. Elle concerne, indirectement, un proche de mon compagnon. Avec ce dernier, lors de notre rencontre, nous avions déjà pas mal échangé sur nous-mêmes et nos histoires familiales assez complexes, sans être pour autant inextricables. Cependant, quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de lire le récit biographique de jeunesse de l’un de ses oncles. J’y ai retrouvé les principaux éléments de l’histoire familiale, que j’avais entendue raconter par mon compagnon. Cependant, les recherches très sérieuses accomplies par ce monsieur en éclairaient certains aspects d’un jour nouveau. Sans compter le plaisir de lire cette histoire, dont il a également fait de très belles chansons.

Sortir des incompréhensions

De plus, cet oncle avait un point de vue différent : le vécu de sa jeunesse auprès du père de mon compagnon m’a appris beaucoup de choses. En particulier sur la teneur de la relation de ce papa avec ses deux fils. Je ne détiens pas toutes les clés de compréhension, mais cela m’a ouvert les yeux et aidée bien souvent à mieux recevoir les agissements et réactions de mon compagnon, à l’aune de ce que j’avais appris.

La seconde anecdote n’en est pas vraiment une. C’est en fait un regret. Avec mon propre père, les liens sont aujourd’hui affectueux, mais assez distendus, pour un certain nombre de « raisons ». Recevables ou pas. Néanmoins, j’ai pu reconstituer, à force de rappeler à ma mémoire ce qu’il nous en avait dit, ce qu’avait pu être sa propre enfance. Ma vision en restera malheureusement toujours tronquée. Pourtant, je suis absolument convaincue que d’en avoir une notion plus complète et plus claire m’aurait aidée à comprendre sa façon d’être père. Je me serais libérée plus vite de certains poids, de responsabilités qui n’étaient pas les miennes. Qui sait, nos relations s’en seraient peut-être trouvées mieux, ou au moins simplifiées ? Mon père parle beaucoup mais n’a rien su raconter sur lui-même.

Peut-être aurait-il dû passer par l’écrit ?

Et si vous y pensiez vous aussi, pour vous ou l’un de vos proches ? Contactez-moi pour en parler…

Faire-écrire-sa-biographie

Un artiste s’en va, la mémoire revient…

Jean Rochefort nous a quittés. On ressent le besoin de réagir, d’en parler, de vérifier que nous sommes tous touchés, proches ou pas. Du coup, la mémoire prend le dessus : attendris par les souvenirs, nous nous sentons tout de même amoindris. Mais pourquoi ?

Pourquoi un homme absolument absent de nos connaissances personnelles peut-il nous atteindre autant par son départ ? Quel deuil faisons-nous vraiment à travers l’émotion collective ? Quelle place notre culture cinématographique et notre culture tout court tiennent-elles dans notre mémoire affective pour provoquer un tel chamboulement, personnel comme médiatique ? Sommes-nous ridicules en le pleurant, en exhibant notre tristesse, chez soi comme sur les réseaux sociaux ?

Autant de questions qui me viennent à l’esprit et n’allègent en rien mon chagrin de cinéphile.

Quand un grand artiste, une grande artiste, s’en va…

On l’aimait ou on ne l’aimait pas. Cependant, il ou elle tenait une place dite « à part » dans le paysage audiovisuel, médiatique, culturel, cinématographique, musical. Son départ fait l’objet de gros titres. De flash infos. Ces dernières années, nous avons souvent eu affaire à ces tristes actualités. Enfin, c’est-à-dire que plus on prend de l’âge, plus on y prend garde. Parce qu’on les connaît bien, ces « vieux de la vieille ». En l’occurrence, Jean Rochefort avait dépassé les quatre-vingts ans. Cela n’entame en rien l’émotion collective à l’annonce de leur départ pour d’autres lumières. Au contraire. On a eu le temps de les apprécier. De les voir changer. « Il a vieilli, non ? » Quoiqu’il en soit, l’âge venant, on a pu voir transparaitre l’homme ou la femme derrière la vedette. Parfois à son grand détriment.

Concernant Monsieur Rochefort, c’était à son grand avantage.

Le comédien et l’être humain

Quel que soit l’angle de vue adopté dans les publications rendant hommage à ce grand acteur, on insiste sur son authenticité de comédien et ses qualités humaines. Avec d’autres, il a réussi à donner à un cinéma dit « populaire » une teneur et une portée dépassant le simple divertissement. Toujours élégant, jamais hautain. Toujours sincère, jamais dans le pathos. L’amitié, avec la série des films de Yves Robert, l’amour – souvenez-vous de son joli duo avec Miou-Miou dans le Bal des Casse-pieds – la critique historique de la société, la rencontre avec les grands parmi les grands – inoubliable  Don Quichote au tournage maudit. On n’en finirait jamais, et les nécrologies ne sont jamais exhaustives. D’ailleurs, pour parler de lui, qui mieux que lui-même ? Et en baskets !

Voilà en substance une première explication au fait que Monsieur Jean Rochefort en nous quittant ait eu un tel impact sur nous et dans les médias.

Quand la mémoire culturelle rejoint la mémoire affective

En voilà un qui fait l’unanimité, d’abord par sa personnalité si riche et intéressante, mais aussi par sa capacité à être entré dans nos existences, simplement, bellement, gentiment. Avec ou sans moustache. Pour notre grand plaisir de cinéphile et d’êtres humains dotés de sensibilité. Voilà une deuxième raison, et non des moindres, à l’emballement médiatique et intime autour de son décès.

Retour sur un deuil à la fois collectif et personnel

Tout commence par la façon dont on l’a appris. C’est souvent par la télévision ou la radio, également internet. Parfois, cela vient par une autre voie. Pour Monsieur Rochefort, c’est un sms de ma sœur qui m’a annoncé la nouvelle. Cela en soi annonce sa répercussion à venir. En effet, si l’un de vos proches ressent le besoin et l’urgence de vous alerter, c’est qu’il sait que cela vous touchera. Il vous connait bien. Encore plus significatif, nous avons les mêmes souvenirs d’enfance. Nos émotions se rejoignent à distance devant l’écran, quand un film nous évoque le jingle mythique de Ciné-dimanche. Cela veut dire que demain c’est lundi, on retourne en classe… Mais aussi que, ouf ! Il y a un bon film ce soir ! On va travailler maman au corps pour pouvoir le regarder. « Il faudra être prêtes tôt, les filles, douchées et les devoirs faits ! » Et si tout est respecté, on pourra se régaler devant Pierre Richard et Gérard Depardieu, Belmondo… Ou le regretté Jean Rochefort. En France, si on aime le cinéma, on adore nos acteurs. A nos préférés, on pardonne même leurs navets ! Enfin, pour Monsieur Rochefort, je ne crois pas en connaître.

Clap de fin

Comme c’est étrange, je n’avais jamais pensé qu’il partirait. A chaque fois, quand un grand acteur, une grande actrice s’en va, c’est la même surprise. L’habitude de les visionner à volonté nous donnerait-elle une impression d’éternité ? Quelle couleur auront ses films, drôles ou tristes, à présent qu’ils lui survivent ? Que devient notre enfance quand ceux qui l’ont égayée s’en vont ? On remarque, à part : « Tiens, il avait l’âge de mon oncle, ou de ma grand-mère… » On fait le lien avec ceux qui nous sont proches et nous quitteront eux aussi un jour. Leur départ nous rapproche de notre propre finitude. Heureusement, souvent, il ont eu la bonne idée de raconter leur vie et leurs souvenirs. Comme Jean Rochefort, avec son livre biographique Ce Genre de Choses. On peut les retrouver à notre chevet, sur une couverture de livre, entre les pages… Leur mémoire leur survit, à travers leur récit. On sourira, parfois on larmoiera à la lecture de leur récit. Cette connaissance plus fine donne à leurs œuvres plus d’impact encore. A nos sentiments plus de valeur également.

Les larmes ne sont jamais vaines…

Oui, nous avons le droit de les pleurer, car ces hommes et ces femmes, par la pratique de leur art, prennent volontairement une place dans nos vies. Ils nous ont rassurés quand nous avions peur, nous ont consolés quand nous étions tristes, nous ont changé les idées quand nous broyions du noir. Des vedettes de la stature de Monsieur Rochefort  en ont également profité pour nous apporter du beau, du vrai et de l’intelligent. Ce sont aussi des monuments partagés entre les générations. Quelle belle surprise quand un jeune dit, en le voyant : « Ah, je l’aimais bien lui ! ».

Et puis regarder ensemble ces films qui ne vieilliront jamais. Rire et pleurer ensemble pour les ressusciter et leur rendre hommage.

Il n’est pas ridicule de les aimer sans les connaître « en vrai ». Pas interdit d’avoir chacun sa mémoire d’un artiste et de son œuvre. Mais il est essentiel de le partager.